Le temps des utopistes numériques – Un entretien de Jarosław Kuisz avec Michel Serres

Quel est l’impact des nouvelles technologies sur notre vie ? Jusqu’à quel point les smartphones ont-ils changé la vie de l’homme ordinaire – et quelles peuvent en être les conséquences pour la démocratie ? Jarosław Kuisz pose ces questions à Michel Serres, philosophe français, dans le dernier numéro de l’hebdomadaire “Kultura Liberalna”.

Jarosław Kuisz: Vous êtes l’un des plus grands experts dans le domaine de la philosophie de la science et des transformations technologiques du monde moderne. Votre dernier livre porte le titre de « Petite Poucette ». Malgré les apparences, il ne s’agit pas d’une histoire adressée aux enfants …

Michel Serres: J’y ai dessiné le portrait de personnes qui ne peuvent pas se séparer de leur téléphone portable. Qui communiquent avec le monde en cliquant sans arrêt sur le clavier à l’aide d’un ou de deux pouces. Il ne s’agit donc pas d’enfants, mais de personnes qui ont actuellement entre 20 et 35 ans, qui ont grandi entourées des nouvelles technologies. Ces technologies ont discrètement changé et continuent à changer beaucoup d’habitudes culturelles. Notre relation avec le temps et l’espace évolue – comme il est facile de contacter n’importe qui, à n’importe quel moment et où qu’on soit ! Nous nous sommes affranchis de la fixité primaire du téléphone. Nous n’avons plus besoin de prendre des rendez-vous. Nous pouvons envoyer des messages qui peuvent être lus quand l’autre personne le souhaitera. Nous avons cessé d’exister dans le même espace et dans le même temps.

La Révolution française avait des objectifs similaires : transformer le temps et l’espace.

Vous avez raison. Une révolution se déroule sous nos yeux – une révolution technique, une révolution des mœurs, mais également une révolution politique. Un nouveau concept de citoyenneté est également en train de naître. Le mot « citoyen » vient de la « cité » et l’urbanisation n’aurait pas été possible sans l’invention de l’écriture, qui a facilité la concentration du pouvoir et du savoir. La révolution numérique a bouleversé ces relations. Le savoir, autrefois bien protégé par et pour un groupe de personnes limité, se trouve aujourd’hui à portée de main – il suffit de cliquer. Comme l’écriture a changé les villes à l’époque de la renaissance, le numérique invente des nouveaux espaces et de nouvelles manières d’être ensemble.

Les citoyens sont-ils désormais plus près des personnes au pouvoir ?

La division traditionnelle du politique entre gouvernements et citoyens ne correspond plus à la réalité. Devant nos yeux, un nouveau type de démocratie est en train de se former. Un modèle de relations politiques apparaît, qui ressemble de moins en moins à la Pyramide de Khéops ou à la Tour Eiffel. Et c’est notre position au sein du modèle de communication – en tant qu’auteur ou que récepteur du message – qui décide de plus en plus de notre place dans le système. La « Petite Poucette » a beaucoup plus d’opportunités d’influencer le pouvoir que ses parents ou grands-parents.

Découvrez l’intégralité de l’interview avec Michel Serres sur le site de Kultura Liberalna >>>

Illustration : Anna Krztoń

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